
Constant CHEVILLON naquit le
26 octobre 1880
à Annoire (Jura). C’était un homme
comme on a peu l’occasion d’en rencontrer.
Penseur profond et travailleur infatigable, il sut mettre en pratique
l’enseignement des Ordres initiatiques et spiritualistes
auxquels il
appartenait.
Plutôt petit, mince, les pommettes
saillantes, le cheveu dru, ses yeux reflétaient
l’intelligence et la bonté. Il
aimait la présence turbulente de la jeunesse du Quartier
Latin. A Paris, il habitait
une modeste chambre meublée à
l’hôtel
des Bernardins.
Il partageait son temps entre Paris
et Lyon, et passait la plus grande partie de ses nuits à
préparer des
conférences et à correspondre avec les Ordres
qu’il dirigeait, dispersés dans
le monde entier.
Il était aimé et
vénéré de tous
ceux qui l’approchaient, tant il dégageait une
expression de sérénité, de
sainteté, d’équilibre, se penchant avec
attention sur tous, aidant de ses
conseils, excusant tout et tous.
Il prenait un visible plaisir, entouré
des jeunes adeptes d’alors, aux repas du dimanche,
partagés dans un restaurant
du quartier, où nous mettions à contribution son
érudition et ses connaissances
extraordinaires. Il arbitrait nos discussions fraternelles mais
animées, avec
un tact délicat, ne froissant aucune
susceptibilité.
Pendant la guerre de 39-44, ses
employeurs l’envoyèrent en Province où
il se plaignait de ne pouvoir
travailler.
Il sentait rôder autour de lui
l’ombre de sa mort prématurée, et
souffrait de ne pouvoir exprimer tout le
message qu’il portait. Certaines de ses lettres le montrent
désespéré de son
inaction forcée.
Interrogé deux fois par la police
officielle, il est arrêté, à Lyon, chez
Mme Bricaud, le 25 mars 1944.
Emmené par des inconnus, on le
retrouvera, le lendemain, assassiné, montée des
Clochettes à Saint-Fons, dans
la banlieue lyonnaise.
Cet homme exemplaire était le Grand
Maître de deux formations initiatiques
ésotériques :
- Le Rite Ancien
et Primitif de Memphis-Misraim.
·
L’Ordre
des Chevaliers Maçons Elus Cohen de L’Univers.
Pour la démarche exotérique,
il
était Patriarche de l’Église Gnostique
Universelle.
Le Rite Ancien et Primitif de
Memphis-Misraim est un rite hautement et exclusivement spiritualiste.
Dès les trois premiers grades, on
constate l’élévation d’esprit
de leurs rédacteurs.
Dans les grades suivants, toutes
les phases de la Tradition Universelle et Primordiale
défilent. Ces grades,
souvenir des Rites disparus, proliférèrent au
XVIIIe siècle, après la fondation
de la Grande Loge Unie d’Angleterre.
A ses débuts, cette organisation
vendait des patentes à qui pouvait les acheter. Ainsi chacun
inventait son
rituel en fonction des affinités qu’il pouvait
avoir dans les fraternités
initiatiques antérieures. C’est pour cette raison
que l’on retrouvait le nom de
certains grades attachés à la tradition
égyptienne, iranienne, juive, grecque,
celte, kabbalistique ou rosicrucienne.
Le Rite Ancien et primitif était
donc une sorte de conservatoire dans ses 90 premiers degrés
où l’on retrouve le
nom de grades disparus. A
ces degrés,
il faut ajouter cinq grades administratifs.
Le successeur du Grand Maître Henri
Dupont, lui-même successeur de C. Chevillon, à
malheureusement cru bon de
remplacer les trente premiers degrés supérieurs
du rite dit «Egyptien» par les
trente degrés du Rite Écossais Ancien
Accepté, alors que dès l’origine
(Convent
de Bruxelles de 1934),
Constant
Chevillon s’était opposé à
cette innovation.
Une chose importante est à noter,
à
l’instar des grands Maçons
tels
Cagliostro, Martinez de Pasqually , J.-B.
Willermoz; Constant Chevillon
considérait
que la femme, partie
intégrante de l’humanité, devait avoir
accès à l’initiation. Il
créa donc un
rituel des trois premiers degrés, parfaitement
adapté à la féminité. Car
bien
qu’incontestablement valide, initier les femmes aux travers
d’un rite prévu
uniquement pour des hommes est, par essence,
parfaitement illicite.
Les trois premiers degrés du rite
féminin donnent naturellement la possibilité aux
femmes d’accéder aux plus
Hauts Grades, aucune raison licite s’y opposant, puisque
symboliquement, dès le
troisième degré, l’homme comme la femme
se trouvent débarrassés de la symbiose
soma-psyché et libèrent ainsi le pneuma-androgyne.
Pour les mêmes raisons
évoquées
précédemment, ce rite féminin
n’est plus pratiqué que par une seule loge.
En ce qui concerne l’Ordre des Elus
Cohen et pour clarifier une situation
quelque peu embrouillée, qui à l’époque
de sa création
jusqu’à l’orée du XXe
siècle, ne
l’était pas; le vocable
«Martiniste» désignait les disciples de Martinez de Pasqually,
puis le Martinisme
Lyonnais descendant des Elus Cohen de Willermoz, ou le Martinisme
Russe,
branche des Elus Cohen établis en Russie.
Mais à la fin du XIXe siècle,
Papus, Dr Gérard Encausse, créa en compagnie
d’Augustin Chaboseau, un Ordre
Martiniste dont le but essentiel était
l’étude des œuvres de L.-C. de St
Martin, le Philosophe Inconnu, d’où,
aujourd’hui la confusion entre Martiniste
et Elus Cohen.
Par la suite, Papus devint Grand
Maître du Rite de Memphis-Misraim, tout en
développant parallèlement son ordre
Martiniste.
.
....
A
la mort de Papus, son successeur,
Teder, initie au
Martinisme Lyonnais (Elu Cohen), projette de réformer
l’ordre Martiniste de
Papus, mais la mort l’empêcha de
réaliser son projet.
Jean Bricaud lui succède, reprenant
son idée de réforme en présidant
l’Ordre Martiniste Lyonnais et celui de Papus
qui devint la Société Occultiste Internationale,
ou il regroupa tous les
«profanes», réservant l’Ordre
des Elus Cohen (Martiniste Lyonnais) aux Maçons
de Hauts Grades.
A
la mort de J.
Bricaud, C. Chevillon
reprend le
flambeau et coupe définitivement les rapports entre le Rite
de Memphis-Misraïm
et les Elus Cohen d’une part, et la S.O.I. d’autre
part, dont il nommera Mme
Bricaud présidente.
Actuellement, par le jeu des
dissidences et des scissions, les Ordres Martinistes et ceux des Elus
Cohen ont
prolifères en nombre et en qualités.
Il
en est de
même pour
l’Eglise Gnostique divisée en
plusieurs parties.
Rappelons que Constant Chevillon a
écrit plusieurs petits ouvrages : Du
néant à l’être,
1942 - Et verbum
caro factum est, 1944 - La
tradition universelle, 1946 -
réédités
en un volume aux Editions Traditionnelles, Paris, 1982. - Méditations
initiatiques, 1953 - Orient et Occident,
1926. Ainsi que Le vrai
visage de la Franc-Maçonnerie,1939 - et Réflexion
sur le temple social, 1936,
l’objet de cette édition. La plupart des ces
livres quasiment introuvables dans
leurs premiers tirages avaient été presque tous
édités par la librairie
Derain-Raclet, pour les plus anciens, puis par Derain seul, 128 rue
Vanban, à
Lyon.Librairie toujours existante, qui fut un des hauts lieux de
l’ésotérisme
Lyonnais.
Nous remercions nos chers amis,
Gilbert Tappa et Claude-Charles Boumendil, d’avoir tenu
à rééditer ces deux
textes importants du Maître, en espérant
qu’ils contribueront à effacer les
images, par trop caricaturales, de la Franc-Maçonnerie,
ancrées dans l’idée
populaire depuis si longtemps.
Que le souvenir de Constant
Chevillon soit toujours vivant et que sa pensée perdure
parmi les Maçons de
bonne volonté.
René
CHAMBELLAN
Photo
ci dessus
24
juin 1991
Introduction de René Chambellant in
« Le
vrai visage
de la Franc-Maçonnerie »
Editions Bélisane,
Nice, 1991